Pill'âge

Le 8 mars 2020, journée de la femme.

En hommage à toutes les femmes et à tous ceux et celles qui se reconnaîtront

en version audio ici :

https://drive.google.com/open?id=1mV8hM-DgJJbrVC6rp_gorjQziW20RsyF

 

       " Suivre et accompagner, en tant que psychopraticienne, des femmes et parfois de toutes jeunes femmes ayant été abusées et violées me donne quelquefois envie d’hurler…

D’hurler contre le désir qui sali, qui entache et anéanti l’objet de son désir, contre ceux qui, parmi les hommes, abusent de femmes et contre ce qui, en moi aussi, voudrait parfois posséder, jouir d’avoir et de confisquer l’objet de ma jouissance pour que moi et moi seule puisse en user.

L’ab-us, ab-user, c’est user sans que l’autre n’y trouve ni de bénéfice, ni de plaisir ; c’est vouloir posséder et se réserver l’exclusivité au point de préférer détruire ce que l’on désire plutôt que quelqu’un d’autre puisse l’avoir lui aussi.

Dans cette pulsion du désir d’hommes qui abusent sexuellement de femmes ou d’enfants, certains jouissent dans leur perversion du fait que celui qu’il désire, enfant ou femme, aie perdu ce que plus jamais il ne pourra retrouver : l’innocence du plaisir lié au corps, un rapport à lui-même sain, clair et transparent. Le violeur veut, parfois, jouir de ce que lui seul et personne d’autre après lui ne pourra posséder. Si conscience il y a de cette virginité, elle est liée à la jouissance de la voler ; jamais au précieux que cela représente pour l’être humain qui la détient et qui, en étant dépouillée, devient la victime.

 

Comment m’en laver les mains et passer à autre chose après avoir ressenti non seulement le traumatisme subit par ces femmes abusées mais aussi la tache indélébile qui les marque désormais après qu’un tel désir les aie salies au plus profond de leur corps et de leur rapport à elles-mêmes ?

Comment ne pas être en rage lorsque je constate les ravages d’une perception de leur corps devenu pour elles un objet de honte, pour certaines alors qu’elles sont à peine à l’aube de leur vie de femme ; objet de honte car susceptible d’éveiller chez l’autre un désir aussi sale et aussi avilissant ?!

Comment ne pas avoir envie d’hurler et sentir en même temps sur ma bouche, sur ma gorge, la pression sociale d’un monde où le désir de posséder est admis et monnaie courante vis-à-vis des choses mais aussi vis-à-vis des êtres vivants, en particulier lorsque ce sont ceux qui ont une certaine forme de pouvoir qui en abusent impunément, parfois même encore après que cela soit dit et révélé au grand jour ?!?

Je ne peux derrière la colère, m’empêcher de faire le lien avec ces moments où j’ai pu me sentir salie moi aussi par le désir de l’autre sans avoir pour autant été abusée ou violée physiquement mais salie par le fantasme ou l’imagination d’un autre ayant des intentions lubriques que je ne partageai pas et dont je n’avais pas envie. N’osant plus même me voir, me penser ou me percevoir en ayant mon corps dans une position ou une autre sachant ce qu’elle pourrai éveiller chez l’autre comme regard…

Je devenais porteuse de cette lubricité moi-même, j’en devenais la coupable, la responsable, par le fait même de savoir, pour l’avoir déjà expérimenté, qu’un tel regard était possible. Je suis devenue, du fait d’avoir été victime, une criminelle, coupable d’avoir un corps capable d’éveiller un tel désir, d’avoir des fesses, des seins, un sexe de femme.

Je porte la tache d’un désir sale qui n’a jamais été le mien et, comme de très nombreuses sinon toutes les femmes, il me semble parfois que je n’ai d’autre choix que d’en jouer en assumant mon pouvoir de créer le désir pour obtenir ce que je veux, ou bien de le subir en cachant plus ou moins mes formes, en évitant certaines postures et en censurant moi-même mon rapport à mon propre corps…

Pourtant j’aime faire l’amour et je reconnais que le plaisir et le désir ne portent pas en eux-mêmes la salissure de l’abus lorsqu’ils sont partagés entre personnes consentantes, mais je sais pour avoir connu ce regard, qu’une fois que la violence et la laideur d’une intention si sale d’être possédée sans consentement a été expérimentée, que le retour en arrière n’est plus possible.

Bien sûr il existe toujours d’autres moyens d’exister pour les femmes en dehors  d’user de son pouvoir ou de choisir de le dissimuler, tout un panel immense d’expression de la féminité nous attend… mais une fois que ce désir qui sali est expérimenté, quelque chose est brisé qu’il faudra beaucoup de temps, de patience, de compassion et de véritable amour reçu des autres et offert à soi-même afin de pouvoir se reconsolider de l’intérieur. La marque, elle, persistera.

Comment faire alors de ce trauma quelque chose qui n’empêche pas la vie ni le désir encore moins le désir de vivre ? Comment faire, à la façon de cet art japonais qui ressoude avec de l’or les morceaux de vase brisé, lui rendant non seulement son intégrité mais encore plus de beauté du fait de sa singularité ?

Je ne sais pas… peut-être faudrai-t-il d’abord écouter ces femmes se dire, raconter leurs histoires puis entendre parmi elles, ces rares femmes qui ont restauré leur intégrité parler de ce qui leur a permis de rester debout puis de s’autoriser à revivre de nouveau. Hommage par exemple à Adèle Haenel qui ouvre la voix/voie…

Personnellement, ce qui m’aide à recoller les morceaux des abus subis, bien moindres que ceux de nombreuses femmes que j’accompagne ; c’est cet or de l’amour et de la compassion que le feu de ma colère me permet de faire fondre pour pouvoir souder entre eux les éclats de mon être. Pour qu’il puisse devenir vivant cet or et ainsi rassembler entre elles toutes mes pièces,  il lui faut cette colère ardente issue du désir de prendre soin du précieux de cette virginité pour moi et pour toutes les autres femmes. Il lui faut cette rage qui naît lorsque je vois que le précieux de cette virginité n’est pas seulement nié mais qu’il ajoute en plus de la jouissance au pillage de celui qui la ravage.

Alors, devenu incandescent grâce à l’énergie de cette colère, et à la fois  avec douleur et avec compassion, mon amour pour l’être humain dans son innocence et sa pureté originelle fond ; puis il vient, dans la tristesse, s’imprégner sur toutes les mes fêlures. Dans le deuil de cette intégrité qui n’est plus et dans l’acceptation de cette œuvre vitale de réparation, cet or d’amour vient colmater les brèches entre moi et moi-même jusqu’à un moment, finir par les relier entre elles et les faire tenir ensemble de nouveau.

Alors oui, à l’intérieur de moi, je sens que la forme originale n’est plus ce qu’elle était, qu’il manque encore certains éclats, mais je réapprends doucement à m’habiter, à consentir au processus de guérison qui consiste à être humaine, vulnérable, limitée et faillible.

Oui…faillible, car moi aussi je peux parfois avoir un désir qui sali, un désir qui veut pour lui tout seul l’objet de sa convoitise. Une envie d’avoir quelque chose que personne n’aura, quelque chose ou une relation qui me rendra unique… Quand je vois quelqu’un rayonner, je reconnais la part en moi qui cherche ce qu’il a et que je pourrai avoir moi aussi et qui me donnerai le pouvoir de me faire ressentir ce qu’il ressent… dans ces moments-là, je le sais à présent, je suis perdue,  j’ai perdu le contact avec la flamme qui m’habite et qui fait de moi celle que je suis A présent je sais qu’il m’arrive d’oublier celle que je suis vraiment. J’oublie à certains moments d’ « être » et je désire « avoir » de toutes mes tripes, tendue soit vers le « prendre », ou encore le « vouloir », « l’obtenir » ou le « mériter »…

Et lorsque je l’ai, s’il m’arrive d’avoir ce que je veux, je ne veux pas le perdre… car alors comment faire sans, qui serai-je sans …. ?

Le parallèle entre moi et ces hommes, le rapprochement entre ces différentes sortes de désir pourrait sembler choquant, mais pourtant, je sais bien qu’à l’intérieur de moi ce plomb là existe bien, comme en tout être humain, et qu’il détient le potentiel de se transformer en or et de poursuivre l’œuvre qui ressoude si seulement je le laisse faire…

Combien de fois ai-je trouvé quelque chose beau, de désirable, et combien de fois ai-je voulu le posséder, l’avoir, pour me rendre plus proche de sa beauté, pour qu’elle me permette de m’en imprégner ou qu’elle diffuse sur moi la lumière que je lui trouve à défaut de la trouver en moi-même ?

Faire sien… Deux échos différents résonnent en moi.

L’un, en surface : pourquoi y aurai-t-il un problème avec ça ? C’est vrai après tout, du moment que je paye pour ce que j’achète ou du moment qu’il y a échange, contrat… ?

Mais plus profondément j’entends aussi : comment aimer vraiment quand ce que j’ « aime », je le mange, je le dévore pour le faire mien, je le possède, j’altère ou je détruis ce qu’il est avec mon désir ? n’est-ce pas ce qu’on dit d’un homme qui « prend » une femme, y compris par le mariage, « qu’il la possède » quand il lui fait l’amour ?

Et que faisons-nous lorsque nous prenons pour posséder nous aussi ?

Nous est-il arrivé de regarder une fleur et de se satisfaire que cette fleur puisse se réjouir de sa beauté et en réjouir les autres mais en la laissant à sa place, sans avoir besoin de la cueillir et de confisquer pour soi en la mettant, pour une durée limitée, dans un vase et jouir seul de sa vie, de sa présence, de sa couleur, de son image, de son parfum.

Nous est-il arrivé de pouvoir admirer l’autre pour qui il est sans avoir envie d’attirer son attention, sans vouloir se lier à lui d’une façon ou d’une autre pour pouvoir rester en contact avec cette lumière que nous projetons sur lui afin qu’il nous en concède une partie ? Nous pouvons alors nous réclamer de lui, nous vanter de le connaître auprès d’autrui, de ce lien que nous avons avec lui…

Nous avons tous, potentiellement en nous, ce même désir qui, parfois, voudrait ne pas s’embarrasser avec le consentement et qui voudrai être le/la seul(e) à posséder ce qu’il a car cela le rendrai unique… Ce désir certes, il n’est pas toujours présent, ni acté, ni pervers, ni même sale en lui-même, il révèle seulement ce manque à être qui fait partie de notre chemin d’être humain en route vers sa complétude… vers son unité.

Le reconnaître, en moi m’aide à me pardonner mon oubli, m’aide à me souvenir que je suis déjà unique et rayonnante, cela m’aide à me re-mémorer et à commencer à re-membrer celle que je suis…

Je vois et je rassemble le vase brisé que je suis, je continue d’aimer l’humanité en moi et en dehors de moi,  je pardonne l’autre, je reconnais en l’autre ce vase brisé et je l’accompagne pour qu’il puisse se rassembler.

Alors je continue d’exercer mon métier et je me remets à aimer l’humanité, en moi et en dehors de moi, y compris lorsqu’elle suit un chemin tordu ou qu’elle est perdue.

 

Merci de m’avoir lue/ de m’avoir entendue."

Claire Arnould

 

 

1- qui pourraient aussi bien être des hommes abusés bien que je n’ai pas d’expérience dans ce domaine

2- L’art Kintsugi de « tsungu » : réparer, relier, transmettre et donner de la valeur. Art né au XVème siècle au japon, pronant une esthétique de ré-incarnation, une nouvelle dimension permettant la renaissance de la pièce originale. Sur le marché de l’art de tels bols réparés sont plus prisés que des pièces intactes.

Source : https://www.plumetismagazine.net/kintsugi-reparer-ceramiques-or/   grâce à  http://www.mizenfineart.com/

3- La vidéo qui m’a émue et profondément touchée : Adèle explique pourquoi elle sort du silence

https://www.youtube.com/watch?v=QFRPci2wK2Y

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